Interview : Fanny Dargent

« On croit être maître de sa vie, mais ce n’est pas le cas »


Pourquoi avons-nous envie de changer de vie ? Et qu’est-ce qui, parfois, nous en empêche ? La psychanalyste Fanny Dargent, maître de conférences au département d’Études psychanalystes à l’université Paris-Diderot, nous livre quelques pistes.

Dans sa clinique, Fanny Dargent a écouté de nombreux patients désireux de changer de vie, qu’elle soit sentimentale ou professionnelle, et parfois les deux. Mais parfois, la volonté ne suffit pas à faire le grand saut. Certaines personnes savent qu’elles sont malheureuses dans leur vie amoureuse tout en étant attirées par des personnes jalouses, violentes et imprévisibles. Même enjeu dans la vie professionnelle : on peut détester son entreprise et s’entêter à y rester... Comment l’expliquer ? « Du point de vue de la psychanalyse, nous sommes tous plus ou moins névrosés, c’est-à-dire habités par des conflits internes qui génèrent des inhibitions, de l’angoisse, de la souffrance psychique. Ces différentes manifestations n’entravent pas forcément la possibilité de mener sa vie comme on l’entend, même s’il faut en passer par un déséquilibre transitoire, comme une rupture amoureuse, par exemple. » Et puis il y a des cas de névroses graves, avec des gens qui passent à côté de leur vie affective et professionnelle. C’est ce que Freud a appelé la compulsion de répétition. Plutôt que d’aller vers le plaisir, on retourne malgré soi là où il y a du danger, de la souffrance, comme si le malheur était une attraction. « Ce processus, qui conduit répétitivement à la souffrance, est pourtant inconscient. C’est la fameuse rhétorique qui consiste à dire : je l’aime, mais je souffre »... Pour en comprendre les sources, il faut remonter à la toute petite enfance.

Tracer sa route

Une angoisse universelle traverse les êtres humains dès le début de la vie : la peur de ne plus être aimé de ses parents. Pour garder le lien intact, un individu peut faire le choix de s’aliéner au groupe social de ses parents ou à un métier correspondant à l’univers familial. Mais l’on parle bien ici d’aliénation, et non pas d’un choix libre et consenti. Là où l’on semble avoir tout conquis, comme la liberté d’étudier et d’entreprendre, ces réflexes étonnent. Qu’est-ce qui explique ce désir si grand de plaire aux parents ? Ne pourrait-on pas simplement tracer sa route ? « Dès la naissance, le petit enfant porte ses premières pulsions vers ses parents. On parle de libido, de sexualité, de désir. Ou pour le dire simplement, d’amour. Mais à l’adolescence, le corps change, il devient pubère, et l’angoisse de l’inceste est trop grande. L’adolescent ne peut plus porter son désir sur ses parents. Comment y remédier ? Un des compromis pour ne pas renoncer complétement à ce premier grand amour, sera l’identification : à défaut de pouvoir avoir, au sens de posséder amoureusement, le parent, on devient comme lui. C’est la meilleure façon de le garder toujours avec soi ! » C’est la situation la plus classique : la fille de prof dira qu’elle veut devenir prof, le fils du dentiste veut devenir dentiste, ou du moins le formulera-t-il de cette manière. Même la fille de Freud, Anna, a suivi les traces de son père, question de maintenir un lien acceptable malgré son amour débordant pour le grand Sigmund...

Maîtres à bord ?

Il y a ceux qui vont suivre le schéma familial et les autres, ceux qui vont lui tourner violemment le dos. Ceux-là choisiront de se construire contre, faire tout contre : changer de milieu social, vouloir se hisser ou au contraire, se déclasser volontairement, pour se protéger d’une pression familiale trop forte. « L’identification aux parents est traversée par des conflits. Si on se réfugie dans le rejet des parents, il peut s’ensuivre une culpabilité très forte, jusque dans ses formes mélancoliques. » Et que font ceux qui se sentent coupables ? Ils se privent de l’accès au plaisir, comme s’ils ne méritaient pas d’être heureux... Alors, comment s’en sortir ? Si on ressemble trop aux parents, on refuse d’écouter son désir. Si on les rejette, on sombre dans la culpabilité !

Le but de l’analyse freudienne, qui peut s’étendre sur une décennie voire plus, est justement de dénouer les fils complexes qui empêchent le patient d’accéder à ce qu’il veut vraiment, pour se réaliser. « Mais en psychanalyse, les choses sont toujours complexes, car elle tient compte de la singularité irréductible de chacun », nuance Fanny. « La psycho-pop tente de cerner les limites de l’individu à base de quiz ou de formules toutes faites... La psychanalyse n’applique pas de schémas déjà établis. Il n’y a pas d’identité figée qui permettrait de faire la synthèse d’une personnalité. » L’analyse au sens chimique cherche à délier, à défaire ce qui traverse une vie. Certaines personnes dénouent facilement leurs inhibitions et se réalisent, sans l’aide de la psychanalyse, en passant par mille chemins détournés, des stratégies inconscientes ; d’autres auront besoin de l’éclairage de l’analyste pour y voir un peu plus clair, et espérer peut-être s’accomplir en limitant les souffrances. « On croit être maître de sa vie, mais ce n’est pas le cas. L’analyse freudienne permet d’assumer une part obscure de soi » conclut-elle. Plus on est de fous...
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