DOSSIER


Peut-on se sentir libre en couple après vingt ans de vie commune ? Les nouvelles technologies ont-elles inventé la liberté amoureuse ? Est-on prisonnier de son désir ? Alexandra Hubin, sexologue et journaliste sur France 2, et le philosophe Fabrice de Salies, croisent leurs points de vue sur ces questions très actuelles.

LIERAC — On a parfois l’impression que le couple traditionnel est « ringardisé ». Aujourd’hui, pour être pleinement libre dans sa vie affective et sexuelle, il faudrait ne surtout pas s’enfermer dans une longue relation suivie avec un(e) seul partenaire. En d’autres mots, la liberté est-elle compatible avec l’amour ? 

Alexandra — Oui, absolument. Surtout que le couple « traditionnel » existe encore beaucoup et reste le modèle dominant. Et la liberté y a toute sa place. C’est même indispensable.

Fabrice — Je trouve la question tarabiscotée. Que met-on sous ces mots : liberté, amour ? Ici nous supposons d’emblée que la notion d’amour s’associe au désir, à l’éros, à la passion. Mais l’amour ne se réduit pas à la pulsion sexuelle. Quant à la liberté, il faudrait aussi la définir : libre-choix, libre-arbitre, auto-détermination de soi par soi… Votre question sous-entend que dans une relation amoureuse, la liberté serait nécessairement compromise.


LIERAC — Mais vous ne pouvez pas nier que dans une relation de couple longue et suivie, si les partenaires sont fidèles, ils se confrontent souvent à la question de la liberté.

Alexandra — La liberté au sein du couple, c’est avoir un jardin secret et du temps pour soi, loin de l’autre. C’est un grand défi et un grand secret.

Fabrice — Pour la plupart des philosophes, c’est l’amour qui n’est pas compatible avec la liberté. Pourquoi ? Parce que l’amour érotisé ne serait qu’une pulsion qui nous traverse. La liberté apparaît alors comme incompatible avec l’amour car c’est un sentiment déraisonné, déraisonnable, incontrôlé, qui ne se choisit pas.



LIERAC — Un cauchemar pour un philosophe, donc.

Fabrice — En quelque sorte, oui. Les philosophes sont assez réservés avec cette notion d’amour érotique car elle suppose l’absence de contrôle de soi. Ce qui ne veut pas dire que les philosophes n’aiment pas ! Saint-Augustin, par exemple, a beaucoup réfléchi à l’idée de conjugalité. Il définit le couple comme un équilibre entre l’éros, le désir, et l’agapè, ou caritas, la charité : le fait de se préoccuper de l’autre. Il y a derrière cette idée une notion d’obligation sociale : je dois aimer l’autre puisque car cela assure la pérennité de la famille, de la propriété privée et donc, de la société.


LIERAC — Il y aurait chez Augustin une forme d’obligation à l’amour ?

Fabrice — Dans tous les textes sacrés, on trouve cette injonction à aimer. « Aime ton prochain comme toi-même. » C’est un commandement.


LIERAC — Que pensez-vous de la liberté qui s’introduit à l’intérieur des couples traditionnels ? Les trouples, les polyamoureux, et toutes ces possibilités infinies pour, peut-être, se dégager de cette « obligation » justement ?

Alexandra — L’entretien de l’amour doit se redéfinir au fur et à mesure car le désir est fluctuant. Je vois en effet certains couples passer de deux à trois, intégrer un club échangiste… Je vois des couples très heureux lorsqu’ils suivent leurs désirs. A l’inverse, pour d’autres, ces expériences ne se sont pas bien passées.


LIERAC — Pourquoi ?

Alexandra — Parce que dès que l’on fait entrer une tierce personne ou plus, c’est dangereux. Faire l’amour produit de l’amour. Le corps sécrète de l’ocytocine, qui est l’hormone de l’attachement. Et c’est quelque chose qui peut être très compliqué à gérer, de constater que son partenaire entretient des rapports amoureux pour une tierce personne.

Fabrice — On peut se demander si cette incitation à être plus libre, dans la mesure où l’on disposerait davantage de choix, est effectivement une liberté. Toutes ces combinaisons amoureuses, n’est-ce pas une autre manière de nous enchaîner ? Ce n’est pas parce que l’on multiplie les possibilités que l’on est forcément plus libre. On assiste aujourd’hui à une confrontation très grande entre, d’un côté, des formes amoureuses alternatives et de l’autre, une revendication des relations traditionnelles. Malgré la pluralité des choix, le nombre de mariages traditionnels ne diminue pas tant que ça malgré les recompositions amoureuses et familiales.


LIERAC — Que pensez-vous des applications de rencontres ? Seraient-elles le reflet consumériste d’une liberté amoureuse ?

Alexandra — Les applications de rencontres sont intéressantes pour les personnes timides qui ne se sentent pas à l’aise avec les jeux de la séduction. Plusieurs de mes patients affirment que cela leur a permis de s’épanouir, de prendre confiance en eux. Néanmoins, je vois aussi des couples qui affirment avoir honte de dire qu’ils se sont rencontrés sur un site parce que leur mythe fondateur leur semble trop fragile.


LIERAC — C’est-à-dire ?

Alexandra — Le mythe fondateur du couple, c’est la fameuse petite histoire que l’on raconte en société lorsqu’on vous pose la question : « Comment vous êtes-vous rencontrés ? » Si c’est sur Tinder, cela peut manquer de magie. Le vrai problème, c’est que ce mythe est primordial pour la longévité du couple, car il permet de se raccrocher au mystère initial : c’est cette personne que j’ai choisie car elle est unique, et pas une autre…

Fabrice — Consommer des rencontres sur les applications n’est pas forcément aliénant, puisque le consentement mutuel en est le principe. Le problème, c’est considérer qu’aller sur des applications, c’est être libre. On sait tous que ce n’est pas le cas, puisque les rencontres sont optimisées en fonction du profil que l’on s’est créé. A l’inverse, s’émanciper, s’arracher à ses habitudes, ne pas se satisfaire de petites choses… C’est peut-être davantage cela, la liberté.


LIERAC — Donc pour tous les deux, au final, la liberté serait compatible avec l’amour ?

Alexandra — Je l’ai toujours soutenu.

Fabrice — La liberté est compatible avec l’amour lorsqu’il y a rencontre, c’est-à-dire : faire davantage que simplement profiter de l’autre, mais accueillir sa liberté comme une occasion de rencontrer l’inattendu. Quitte à prendre un risque : celui d’aimer.

Merci à Fabrice De Salies et à Alexandra Hubin pour cet entretien
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