D'autres vies que la sienne

De manière totalement assumée ou in petto, dans le secret de leur cœur, ces femmes ont décidé de changer quelque chose dans le cours de leur existence, sans que cela ne soit visible au grand jour. Militantes du quotidien, révoltées de l’ombre ou punks invisibles, leurs doubles vies restent parfois secrètes, même pour leurs proches. Elles se sont confiées à LIERAC.


Mylène B., 52 ans : « Je suis devenue détective privée à mes heures perdues »

« J’avais envie de mener une enquête pour des raisons privées. Or je suis salariée d’un grand groupe ; je ne pouvais pas m’y consacrer à plein temps, et tout quitter du jour au lendemain. » Au fil du temps, Mylène prend sérieusement goût à l’art de la filature, et l’envie de devenir détective privée professionnelle s’impose. Surprise : pour y parvenir, il faut passer un diplôme universitaire de deux ans à Assas, diplôme qui porte le nom discret de « Sécurité des biens et des personnes ». « Comme j’étais toujours salariée, j’ai reçu cette formation en trois ans plutôt que deux, en plus des stages. On y apprend tout : les techniques d’investigation et les codes de la déontologie en passant par le droit, la graphologie, et des techniques d’espionnage technologique. » En France, la pratique de détective privé est très strictement encadrée. « Il est légal de suivre quelqu’un dans un espace public, mais la notion d’espace public et privé est toujours sujette à discussion... Par exemple, je peux suivre quelqu’un dans un hall de gare mais, sitôt qu’il a composté son billet, il entre dans un espace privé. Si je continue à le suivre, les informations que je recueillerai ne pourront pas être utilisées ensuite comme éléments probants, dans le cadre d’un procès par exemple. »

Pour quelles raisons fait-on encore appel à un détective privé aujourd’hui ? « Le principal marché de l’enquête se concentre autour des problèmes d’adultère. Ensuite viennent les recherches de patrimoine financier et foncier, lorsqu’un individu refuse de payer une pension alimentaire en avançant qu’il est insolvable. Nous pouvons aussi travailler pour une entreprise sur des cas de concurrence déloyale. Enfin, nous pouvons être appelés pour des recherches d’héritiers, de disparus, ou encore sur des cas de fraudes à l’assurance, même si c’est une niche car les assureurs ont leur propre association et sélectionnent leurs enquêteurs. » Cependant, la passion de Mylène pour les vies des autres s’arrêtera brusquement, au cours d’une filature digne d’un polar romantique : « Je devais attendre un homme à la sortie d’un train qui allait rejoindre une femme. Il est effectivement descendu du train et j’ai vu ce couple, si beau. Leur amour était manifeste, on ne voyait qu’eux. Et je me suis demandé : qui suis-je, pour venir briser cette histoire ? Ensuite, j’ai tout arrêté. »


Martine A., 30 ans, bergère : « Je vis par choix avec le moins d’argent possible, et sans électricité »

Martine B. a eu une enfance heureuse. Seule fille d’une fratrie de trois frères, elle a grandi en région parisienne avec des parents aimants, et ce qu’il faut de confort matériel pour avancer de manière relativement structurée dans la vie. Mais arrivée au lycée, elle a un déclic : « Je voyais, à la cantine, la quantité incroyable de nourriture que nous jetions tous les jours. Des centaines de petits pains, à peine croqués. Des yaourts même pas entamés. J’ai eu un haut-le-cœur, de ce peu de considération pour la nourriture, et plus globalement, pour toutes les facilités dans lesquelles nous baignons, comme si cela allait de soi. » Après un cursus universitaire hésitant (deux années de droit, un début de licence en lettres modernes) Martine se lance dans une formation étonnante : bergère ! « J’ai eu envie de comprendre la terre. Comment les légumes poussent-ils ? Comment faire du pain, du blé à l’assiette ? » Après sa formation, où elle rencontre son amoureux qui partage ses idéaux, le couple déniche une petite fermette abandonnée dans l’Aveyron. « Il n’y avait rien ! Quatre murs et un toit... Il fallait tout refaire. Et surtout, pas d’électricité, pas d’eau courante, mais un puits à proximité, que nous avons fait expertiser. L’eau était pure. C’était le paradis. » Sans le sou, le couple commence à se débrouiller avec le minimum vital. « Avant la douche solaire, on se lavait avec une petite bassine. J’ai réalisé ce truc incroyable : on peut laver la totalité de son corps avec seulement deux litres d’eau. » Petit à petit, elle réapprend ce qui, dans son autre vie, était une évidence. « On a commencé avec un tout petit cheptel. Un potager qui nous donne des légumes toute l’année, plusieurs pommiers et un poirier. Encore aujourd’hui, nous nous chauffons au bois. » Aujourd’hui, ses neveux et nièces viennent la voir, ébahis. « L’un d’eux m’a demandé si j’avais Netflix : je ne savais pas ce que c’était ! » Après une semaine chez leur tante à apprendre à tondre un mouton ou à récolter des pommes de terre, les petits ont aussi eu un déclic. « Je pense créer un stage d’hiver pour les enfants des villes. On ne mange plus de la même manière lorsque l’on a travaillé pour ce qui se trouve dans son assiette. »


Laurence T., 39 ans, urgentiste : « J’ai tout fait pour vivre la nuit, uniquement la nuit »

Laurence est une femme pressée. Arrivée major de sa promo, elle avait le choix des rois : les spécialités les plus prestigieuses de la médecine, dans des institutions prisées. Pourtant, quelque chose d’autre l’appelle. « J’ai toujours été quelqu’un de discret, de secret. Avant de commencer mes études, je vivais déjà la nuit. » Pour cette habituée de l’ombre qui vit tout en décalé, rien ne vaut un bon steak frites à 7 heures du matin. « Adolescente, j’avais déjà beaucoup de mal à me coucher avant 4 heures. Une catastrophe pour mes parents. J’ai cherché un métier où je pouvais m’épanouir de cette manière. » À peine son internat terminé que ses préférences nocturnes font déjà le poids dans les entretiens d’embauche. « J’ai eu tout de suite trois offres ! Personne ne veut faire la nuit, parce que les cas sont plus difficiles, les gens peuvent être plus violents, leurs facultés sont souvent modifiées par des substances. Et pourtant... » Elle laisse la phrase en suspens, nous laissant le loisir de deviner. Mais en fait non, on ne voit pas. Qu’est-ce qui motive donc Laurence à vivre au pays des chauve-souris ? « J’aime ça. J’aime me lever quand la plupart de gens ont terminé leur journée. Mes enfants rentrent de l’école, je vérifie leurs devoirs, et à 19 heures, quand mon mari prend le relais, je monte dans ma voiture. Au moment de voir l’hôpital, j’ai toujours un petit trac... C’est à moi de jouer, comme si j’entrais au théâtre. » Un théâtre bien réel, pourtant, où se joue le plus macabre et le plus lumineux des spectacles. « Honnêtement, c’est très dur. C’est peut-être une des spécialités les plus difficiles de la médecine. Je vois des gens pour qui, en une nuit, tout bascule. Certains seront paralysés pour le reste de leurs jours. Des maris perdent leurs femmes ou l’inverse, quand ce ne sont pas leurs enfants. C’est l’humanité la plus vulnérable, la plus fragile, qui se retrouve aux urgences, la nuit. » Un brin mélancolique ? « Non, car il y a aussi des sauvetages extraordinaires. La grande majorité des gens s’en sortent, d’ailleurs. Heureusement ! » Et comment se passe le reste de la nuit ? « Je déjeune vers une heure du matin, s’il y a une petite accalmie, mais cela fluctue en fonction de l’arrivée des patients. » Tandis qu’elle parle, Laurence fait de grands gestes expressifs et ses yeux, brillants, sont à l’image de sa personnalité passionnée. « Il n’y a pas de plus grand bonheur, pour moi, quand, vers six heures, le soleil se lève. Je l’aperçois de loin, au hasard d’une fenêtre — pas le temps de rêvasser ! Pour moi c’est la vie qui me fait un signe, et qui m’invite à continuer. » Une fois à la maison, c’est l’heure d’un repos bien mérité. « Je dîne chez moi vers 7 heures, quand mes enfants se lèvent. Nous avons un petit moment ensemble, et souvent je les dépose à l’école. Ensuite, je m’écroule ! » Et le week-end, ou les jours de repos ? « Je garde le même rythme... Je suis vraiment un oiseau de nuit. » Ce soir à l’hôpital, le rideau se lèvera encore pour Laurence.


Rosa T., UX et poète : « Peu de gens connaissent mon autre vie. »

Rosa est une vraie littéraire. S’exprimant avec clarté et douceur, l’écouter est un délice ; elle n’hésite pas à puiser dans un lexique précieux pour commenter les choses même les plus triviales. Frêle, les cheveux longs, habillée d’une jupe et de corsages en soie, on pourrait se dire, en la voyant dans le métro, qu’elle est encore étudiante à l’agrégation de lettres classiques. Or, Rosa travaille depuis dix ans dans une grande société de communication digitale où elle est responsable d’un pôle d’UX designers. « Nous faisons plus que de créer des interfaces : l’UX rencontre à la fois la stratégie digitale et éditoriale, le graphisme et des notions technologiques, pour créer des sites qui répondent parfaitement aux attentes des clients. » Capable de mener à la baguette une équipe de geeks sur des sujets aussi divers que la banque en ligne, le make-up ou l’énergie solaire, elle est l’une des UX les plus réputée de Paris. Formée dans une école d’art, elle a longuement mûri sa décision car une toute autre passion, secrète celle-ci, animait sa vie. « J’écris depuis toujours, dans un genre très peu rémunérateur : la poésie. Je publie régulièrement, je fais de nombreuses interventions, des performances, des conférences sur le sujet, et je suis connue dans ce petit milieu, mais c’est pratiquement impossible d’en vivre. Pour garder ma pleine indépendance en tant que poète, pour ne pas faire de compromis et surtout, pour ne rien mélanger, j’ai choisi un métier diamétralement opposé, qui fait appel à d’autres compétences, pour être libre, et ne pas m’angoisser avec les problèmes matériels. » Personne ou presque, dans le milieu très techno de la communication digitale, ne connaît l’autre vie de Rosa, où pourtant, elle jouit d’une réputation sérieuse. Par un savant contrôle de ses activités et de ses apparitions sur internet, de même qu’IRL, Rosa a su cloisonner parfaitement ces deux parties d’elle-même. « Ce sont des mondes qui ne se rencontrent pas », dit-elle mystérieusement, sans que l’on sache si elle le regrette ou au contraire, si cela la protège. « La poésie reste un univers très cliché aux yeux de ceux qui ne s’y intéressent pas... Soit un monde de jeunes filles qui écrivent dans leur journal, ou alors des gens très bizarres. Évidemment, il n’en est rien ! ». Heureuse dans ses deux vies, elle arrive pourtant, grâce à la complicité de son employeur, à écrire régulièrement et même à s’envoler pour des résidences d’écriture où elle peut se consacrer pleinement à son art. « J’ai deux vies secrètes. C’est pas mal, pour un écrivain ! »
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