Créative entrepreneuse : Ingrid Brochard

« J’aime l’idée d’avoir plusieurs vies »


Ingrid Brochard, co-créatrice de Panoply, une entreprise innovante de location de vêtements haut de gamme, revient sur les nombreuses aventures de sa vie qui l’ont conduite à concevoir un projet de business écologique et responsable. Car en plus d’être une entreprise, Panoply a une mission politique : faire face à la fast fashion.

Ingrid Brochard est surdouée. Bachelière à 16 ans, elle monte sa première société de cosmétiques à 19 ans, société qu’elle dirige pendant 13 ans. Alors qu’elle visite des usines en Chine, elle est bouleversée par les conditions de travail des ouvrières : des cadences infernales, des dortoirs dans l’usine... « J’ai dit à mon fournisseur : cette année, l’argent, je te le laisse pour que tu améliores les conditions de vie de tes salariées. Il a rigolé en disant : “It’s time for you to quit business!1”(1) »

Un premier switch

Sans vouloir quitter définitivement le monde du « business », Ingrid se tourne vers sa passion secrète : l’art contemporain. Jeune trentenaire, elle monte le trimestriel Be Contemporary en 2006 et produit une émission de télévision éponyme sur Direct 8. « Je partais avec un cameraman à la Paris Première, façon caméra embarquée, et nous allions visiter des galeries, des ateliers et des intérieurs de collectionneurs partout dans le monde. » L’aventure télévisuelle dure un an jusqu’à ce que la mort d’un ami proche remette tout en question. « Après cet événement, je suis partie en voilier pendant deux mois et demi depuis Ushuaïa, vers l’Antarctique. C’était une expérience physique très intense. J’ai été malade, j’ai perdu pied... Puis, après cet état de chaos, je suis arrivée dans une terre vierge de toute civilisation, et je me suis ressourcée. C’était magique. »

L’art pour tous

Ce voyage quasi mystique l’amène à réfléchir à l’accès à l’art. Comment faciliter la rencontre entre des populations fragilisées et l’art contemporain ? « Quand je suis rentrée de ce voyage, en 2011, j’ai créé MuMo : un musée mobile inspiré du BiblioBus. MuMo donne accès à la culture grâce à un camion qui se déplie, et à l’intérieur duquel on trouve des œuvres d’art. Nous allons sur les routes de campagne, ou dans les quartiers chauds. » Ce sympathique concept roule d’abord sur les routes de France avant de traverser les frontières. « Nous sommes allés au Cameroun, en Côte d’Ivoire, puis en Espagne, partout en France et en Belgique. » Aujourd’hui, d’autres camions ont été aménagés avec la designeuse Matali Crasset. Ces nouveaux MuMo font circuler les fonds du FRAC (Fonds régional pour l’art contemporain) et le projet est aujourd’hui entré dans les politiques publiques, encouragé à la fois par l’Éducation nationale et le ministère de la Culture.



Back to business

C’est justement au cours d’une table ronde avec Matali Crasset, où elles sont invitées à réfléchir au monde en 2030, que l’idée de Panoply surgit doucement. « Les usages changent. On loue de plus en plus. Nous allons vers une société de services plutôt que de biens. On le voit avec Airbnb et tous les acteurs de la sharing economy. Est-ce que, plus tard, les grands magasins ne seront pas comme des pressing géants ? » À partir de cette hypothèse, Ingrid se rapproche de son amie Emmanuelle Brizay, qui a dirigé Petite Mendigote et Cordelia de Castellane, une marque de prêt-à-porter pour enfants. « C’était le bon moment. Le marché de la mode s’essoufflait un peu. On avait envie de plus de sens dans notre manière de consommer les vêtements. »

La surproduction a en effet de quoi donner le tournis. La mode est la deuxième industrie la plus polluante au monde. Depuis 1980, les Occidentaux achètent cinq fois plus de vêtements qu’avant. Avec Zara, H&M et Asos, l’ère de la fast fashion a créé des habitudes de consommation sans précédent dans l’histoire du textile. « C’est lié aux réseaux sociaux, commente Ingrid. Si tu as été vue avec des tenues sur Instagram, tu ne veux pas être photographiée deux fois avec les mêmes vêtements. Ce sont les modes de représentations qui changent.» Un problème qui est loin d’être anecdotique : aujourd’hui, H&M(2) doit se débarrasser de 4,3 milliards d’euros d’invendus. Et si auparavant, on se contentait de brûler les vêtements, aujourd’hui des lois obligent les fabricants à se pencher sur les cycles de vie des matériaux, ce qui rend leur destruction plus difficile. « Ces industries font n’importe quoi et poussent les gens à acheter de plus en plus. Aujourd’hui, il faudrait acheter des bons basiques et louer le reste ! »

Panoply, l’épanouie

C’est donc la mission que se donne Panoply, la dernière aventure en date d’Ingrid Brochard. « Nous avons eu un corner aux Galeries Lafayette, ce qui nous a permis de faire beaucoup d’évangélisation, de nous connecter avec des clientes qui viennent pour acheter et repartent avec une robe louée. » Mais il y a encore tant à faire, regrette Ingrid, qui affirme qu’il n’y a pas encore, sur le marché, une offre 100 % éthique pour faire toute une collection. « Et le coton bio n’est pas encore très design... ». La mode de demain reste à réfléchir. Et si Panoply n’a pas encore atteint son breakeven point, ce moment où, économiquement, une start-up devient rentable, elle est en bonne voie. En plus de tous ses projets, Ingrid veut aussi passer du temps avec ses enfants : « J’aime l’idée d’avoir plusieurs carrières, car ça te donne de l’énergie, ça te remotive. Mais je suis aussi une maman, et je veux être là pour eux. Je ne suis pas une carriériste ! » Une femme merveilleuse.


[1] Il est temps pour toi de quitter le monde des affaires !
[2] https://www.lesechos.fr/28/03/2018/lesechos.fr/0301494904295_h-m-a-plus-de-4-milliards-de-dollars- d-invendus-sur-les-bras.htm
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