Créative entrepreneuse : Clara Deletraz

« Switcher, c’est une suite de petits pas »


Avec son associée Béatrice Moulin, Clara Deletraz a créé en 2015 Switch Collective : un programme de formation en plusieurs étapes, destiné à encourager les salariés à faire (calmement) le grand switch.

En 2013, l’anthropologue et économiste américain David Graeber publie une étude fracassante : 40 % des gens considèrent leur emploi comme inutile. Dans un entretien récent au journal Le Monde, il confie que ce qu’il avait théorisé en 2013 comme étant des « bullshit jobs » se seraient multipliés de façon exponentielle ces dernières années. On parle désormais de « brown-out ». Après le « burn-out », qui a précipité des employés au bout du rouleau en arrêts maladie prolongés, le « brown-out », ou baisse de courant, survient lorsqu’un employé est en proie à une quête, voire une crise de sens. À quoi sert-il dans sa société, mais aussi dans la société ? Ces questionnements existentiels sont pour une grande partie des salariés une source quotidienne de souffrance. Et ce sentiment de déshérence, Clara Deletraz, la créatrice de Switch Collective, l’a ressenti en profondeur.

Une histoire perso

« C’est un projet qui est né de mon histoire personnelle et de celle de mon associée Béa. À l’origine, j’avais un parcours assez classique d’école de commerce. J’ai bossé en grand groupe et ça n’avait aucun sens. » Elle se tourne alors vers le secteur public, travaille pour le Grand Paris puis dans le cabinet ministériel de Fleur Pellerin. « C’était très chouette mais au bout d’un moment, les lourdeurs inhérentes au secteur public ont eu raison de mon enthousiasme et j’ai eu envie de changer. Mais je n’ai pas bien vécu ce sentiment d’insatisfaction permanente. Je me suis demandé : est-ce que c’est moi qui ai un problème ? » Elle rencontre alors Béatrice Moulin, aux prises avec les mêmes questionnements. « Ça a été un soulagement car on partageait beaucoup de doutes en commun. Et même si on s’était senties assez seules, on a eu l’impression qu’il y avait de plus en plus de gens qui partageaient ce sentiment. »

Une mixologie bien dosée

Avant ses 30 ans, Clara imagine un programme de formation amusant, décontracté et drôle : rien à voir avec ce qui existe à l’époque sur le marché du « développement personnel ». En effet, les deux trentenaires ne se reconnaissent pas dans les bilans de compétence de Pôle Emploi ou le coaching en entreprise. « En regardant ce qui se faisait, on a pris le parti inverse en réinventant le champ lexical, avec un univers graphique fort. On avait envie de faire un truc moderne, avec des références qui nous permettaient de créer du lien, de la connivence, avec la communauté. » Elles lancent alors leur programme « Fais le bilan, calmement » : un programme de six semaines compatible avec une activité professionnelle à temps plein. Tous les jours, les participants reçoivent un mail avec des exercices à faire. Les 40 participants se retrouvent deux samedis et cinq soirées dans les locaux de Switch Collective autour d’ateliers collectifs très concrets. Les interventions sont nombreuses : anciens ayant réussi leur switch, coachs de méditation, cours d’improvisation, animations diverses. « Dans les bilans de compétence classique, tu réfléchis mais il ne se passe rien. Nous, on voulait faire un truc très concret sur les transformations en cours en mélangeant les outils : coaching, design, socio, philo. C’est notre mixologie à nous ! »



Des failles bienvenues

Grâce aux formations de Switch, les candidats apprennent à dépasser leurs blocages. « On apprend aux gens à se dire que c’est dommage de tout jeter à la poubelle. Un ancien notaire n’a pas à rejeter complètement son métier de notaire ! Il y a un tri à faire. Cette loyauté peut être un terreau fertile. » Le programme est avant tout bienveillant, et chaque candidat doit pouvoir se livrer en toute confiance, failles comprises. « L’enjeu consiste à arrêter d’être dans le fantasme. Il faut se nourrir de l’action. La méthode que l’on utilise, c’est se dire : un switch c’est pas un grand saut, mais une suite de petits pas. Ce sont des micro-objectifs atteignables qui vont me permettre d’avancer progressivement sans avoir trop peur de me planter. »

La sauce prend

Chez Switch, la demande est forte, très forte. Depuis deux ans, 2 000 personnes sont passées par leur formation, et les sessions affichent systématiquement complet. Un tiers a « switché » dans les trois mois, deux tiers dans les six mois et 90 % dans l’année. Les participants sont majoritairement des femmes âgées de 28 à 40 ans, avec déjà une première expérience professionnelle. « On a dû augmenter le nombre de sessions. À Paris, nous sommes limités par notre salle et on réfléchit à se développer en dehors de Paris, en France et à l’international, à Londres, à Bruxelles. On a déjà un programme en ligne, que l’on souhaite pousser et diffuser pour toucher davantage de gens. » La formation, qui coûte près de 700 euros pour la formule classique, peut être financée par un employeur indulgent mais pas encore par le compte personnel de formation (CPF). « On a deux cas de participants : ceux qui savent qu’ils sont malheureux dans leur job et qui viennent pour trouver des idées, et d’autres qui ont déjà une idée précise et ont besoin d’aide pour y arriver. » Les switches sont aussi divers que les ambitions professionnelles. Certains arriveront à obtenir le poste qu’ils convoitaient au sein de leur propre boîte. D’autres, comme Nicolas, ancien ingénieur chez EDF, finira par ouvrir son bar à vins. Ou encore Jessica, avocate, qui a lancé sa marque de vêtements. Les exemples affluent par centaines... Vive les nouvelles vies !
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